Covid-19

Coronavirus en Afrique subsaharienne : quand la stigmatisation freine la lutte

Un travailleur sanitaire doté d'un équipement de protection individuel lors d'une campagne de test massive du Covid-19 à Johannesburg, en Afrique du Sud, le 6 mai 2020  Source : Tadeu Andre/MSF

Du Sénégal au Cameroun en passant par le Gabon, la bataille contre le nouveau coronavirus (Covid-19) passe aussi par la lutte contre la stigmatisation. 

Par Badr Kidiss avec AFP
Créé le 20.05.20, modifié le 20.05.20

Ce n'est pas une maladie honteuse. Alors que le continent africain s'approche, doucement mais sûrement, de la barre des 100.000 cas de nouveau coronavirus (Covid-19), la stigmatisation semble freiner la lutte contre cette maladie infectieuse dans certains pays d'Afrique subsaharienne. 

Que ce soit au Sénégal, au Gabon ou encore, au Cameroun, des personnes suspectées d'avoir contracté le coronavirus sont pointées du doigt au travail, dans leur quartier et jusque dans leur foyer. Il y a un mois, Fatou, une Sénégalaise d'une vingtaine d'années qui préfère ne pas donner son vrai prénom, en a fait l’amère expérience: après avoir été en contact avec un malade, la jeune femme - qui s'est immédiatement confinée dans sa chambre - a été mise au ban de son quartier. 

"Des messages ont circulé sur les réseaux sociaux, avec mon prénom, mon nom et mon adresse", explique la jeune fille qui ne veut même pas qu'on écrive dans quelle ville du Sénégal elle habite. Puis des jeunes du quartier ont commencé à propager des mensonges, affirmant qu'elle "avait contracté le virus en couchant avec des blancs", confie-t-elle. Fatou, qui n'a jamais quitté sa chambre avant d'être testée négative, a ensuite quand même dû passer deux semaines en isolement dans un hôtel alors qu'elle ne présentait aucun symptôme: les médecins qui la suivaient avaient reçu "des appels anonymes", selon elle. Cela lui a au moins permis de souffler, "loin des cancans". 

Une discrimination quotidienne

A 5.000 km de là, au Gabon, Jocelyn - là aussi un prénom d'emprunt -, un biologiste qui teste les cas suspects à Libreville, subit "cette discrimination chaque jour". Avec son équipe, il essaye de rester discret lorsqu'ils se rendent dans les domiciles, quitte à se mettre eux-mêmes en danger. "On s'équipe avec nos combinaisons à l’intérieur plutôt que sur le perron", affirme-t-il. 

"Les Gabonais sont paniqués à l'idée qu'on vienne chez eux", alors on essaye d'organiser des tests "ailleurs, dans des endroits neutres", raconte-t-il. Car la situation peut vite dégénérer. Dans le pays voisin, au Cameroun, la deuxième personne testée positive a été expulsée par son propriétaire, témoigne le professeur Yap Boum, épidémiologiste à Yaoundé. Avant d'expliquer que "la stigmatisation n'est pas l'apanage de l'Afrique et a été observée partout ailleurs"

Certains préfèrent même rester cachés. "Plusieurs personnes sont décédées car elles avaient retardé leur prise en charge par peur de la stigmatisation", assure le professeur, également directeur du centre de recherche de Médecins sans frontières en Afrique qui nous a expliqué comment la recherche médicale se mettait en place sur le continent. 

Soignants doublement stigmatisés

"Il faut prendre en compte le volet psychologique si nous voulons gagner cette bataille", soutient Yap Boum en faisant allusion aux soignants qui sont "doublement stigmatisés". Au travail, où le personnel des autres services refusent quelquefois de leur "adresser la parole ou d'utiliser les mêmes toilettes qu'eux" et, à la maison, où ils sont parfois "vus comme des pestiférés".

Des infirmières camerounaises ont été quittées par leurs époux, chassées de leur foyer car elles travaillaient dans des unités coronavirus, assure la psychiatre Laure Menguene Mviena, chargée de la réponse psychologique au Covid-19 à Yaoundé. "Il est urgent de les accompagner psychologiquement car, s'ils s'épuisent mentalement et physiquement, comment allons-nous faire pour soigner les autres ?", s'inquiète-t-elle. Mais pour cela, il faut sensibiliser la population. 

Une difficile équation pour les autorités qui doivent, d'un côté, adopter un ton ferme pour faire appliquer les gestes barrières et, de l'autre, éviter la psychose qui engendre la stigmatisation. Il faut "communiquer davantage" et rappeler "que le taux de mortalité reste faible chez nous, moins important qu'en Europe", avance la psychiatre. L'Afrique subsaharienne ne déplore, pour l'heure, que quelque 1.500 morts du coronavirus.

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